
La Briquèterie Les
Milles
Les Milles
-Aix-en-Provence, Avril 1984.
Elle se
trouvait en Provence, à Avignon, où elle avait participé à un séminaire
de restauration, bien sûr, si le stage avait eut lieu à
Montceau-les-Mines, elle n’y serait pas allée, A la fin de ses cours
elle devait se rendre à Evenos, chez les Eulenberg, qui l’avaient
gentiment invitée. Elle prit la route en direction de la mer. Le Pont
d’Avignon, le Palais des Papes, l’autoroute du Sud enjambant
Aix-en-Provence, pour vite sauter à Nice, Toulon, Marseille, La Ciotat,
le Haut de Cagnes cachant St. Paul de Vence. A tous ces noms se
raccroche un souvenir, le grand carrefour des étés heureux. Il était
bien difficile de ne pas évoquer le passé qui l’obsédait et dont elle
voulait se détacher à tout prix. Elle croyait avoir tiré un trait à
jamais sur son autre vie, celle d’avant. Elle comprenait qu’il fallait
se débarrasser du fantôme de cet homme qui avait représenté tout pour
elle et l’avait abandonnée, la laissant avec ses tableaux, son
histoire, où elle n’existait pas encore et qu’elle ne connaissait que
par ce qu’il avait bien voulu lui en raconter.
Tout en retournant ces pensées, elle arrivait, par la N 8 en direction
de Toulon, elle devait bifurquer par Ollioules et prendre une petite
route en lacets, qui la mènerait à Evenos. Ses amis y avaient construit
une demeure originale, avec piscine , dans les ruines d’un château fort,
perché sur le haut d’une colline dominant le mer, d’où l’on pouvait
apercevoir le port de Toulon à gauche, et Sanary à droite, à l’horizon.
Elle était venue là pour se reposer et prendre du recul. Elle passait
son temps à lire et à nager. La maison était vide, ses amis absents, la
solitude ne lui allait pas. Elle oublia toutes ses sages résolutions et
téléphona à Monsieur Fontaine, professeur à Aix-en-Provence, avec lequel
elle avait correspondu cinq ans auparavant. Il semblait très heureux de
trouver enfin une personne qui s’intéressa à la cause qu’il défendait
depuis des années, sans succès « l’histoire du Camp des Milles «. Il
l’invita à déjeuner le mercredi suivant, chez lui, à
Aix-en-Provence. Elle quitta Evenos pour rejoindre Aix, à 8o km de là.
Elle y arriva, gonflée d’émotion et de curiosité mais aussi de joie,
elle repartait, une fois de plus à sa poursuite. Elle descendit à
l’hôtel des Termes pour y retenir une chambre. Vieille bâtisse désuète,
d’un autre siècle, mélange d’asile de vieillards et de maison de cure
faisant, songer à la « Montagne Magique » de Thomas Mann, une atmosphère
de ridicule planait, les curistes en peignoirs blancs, s’agitant en tous
sens, très affairés puisqu’ils n’avaient rien à faire. Le chef du
Personnel était en habit mais il n’y avait pas de douches dans les
chambres. Elle laissa sa voiture dans le beau parc, sous les palmiers,
et partit à pieds à Loubassane, petite banlieue d’Aix où habitait Mr.
Fontaine. Elle grimpa la longue et raide Avenue Paul Cézanne, sur la
gauche, dans un grand jardin, elle apercevait, son atelier à travers les
arbres.
Il faisait très chaud, c’était le mois de juillet, elle arriva enfin, à
midi chez les Fontaine qui l’accueillirent à bras ouverts. Une
amie de la famille était aussi présente, elle habitait à Bad Säckingen,
c’était une ancienne élève de Fontaine, elle avait suivit des cours à
Aix dans sa jeunesse. Ils s’étaient perdus de vue et elle l’avait
retrouvé, grâce à la projection du Film sur la Camp des Milles, présenté
par la télévision allemande.
Mr. Fontaine était un homme direct, allant droit au but. Ils ont fait
l’échange de leur documentation et il lui exposa les problèmes de
survivance du Camp des Milles. Les Milles est une petite bourgade située
à 3 km. d’Aix. C’était là, dans une vieille tuilerie, qu’on entassait « l’élite
intellectuelle allemande » et les autres réfugiés politiques de toute
couleur.
Le camp des milles avait été installé à la hâte, en septembre 1939, à la
déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne, dans une tuilerie
désaffectée. Mr. Fontaine avait interdiction de s’y rendre, de nouveaux
propriétaires avaient repris et réactivé la Tuilerie qui était alors en
pleine prospérité et sa présence y était indésirable. Il dérangeait trop.
Ces derniers ne trouvaient pas à leur goût que les journalistes, les
historiens, les familles des victimes reviennent sur les lieux de la
honte. La direction avait donc décidé d’abattre les bâtiments qui
avaient servi de cantine aux prisonniers et où ceux-ci avaient laissé la
trace de leur passage par les fresques ornant toujours les murs, témoins
de leur misère. Fontaine, avec les ruses d’un détective, dessina un plan
des lieux en expliquant à son amie et à Mme R., comment il fallait
procéder pour ne pas attirer la curiosité de la réception, située à la
grille d’entrée. Elles ont donc pénétré tranquillement dans la cour, par
la grande grille, comme de vulgaires employées, et se sont dirigées vers
la droite, comme Fontaine leur avait expliqué, vers le troisième
bâtiment devenu menuiserie. Elles tournèrent la poignée de la porte qui
ne résista pas et se trouvèrent dans une salle sentant bon le bois. A
première vue, elles ne distinguèrent pas les fresques, rongées par
l’humidité et par la crasse. Fontaine leur avait expliqué que la sciure
de bois est un poison pour les couleurs. Des énormes tas en jonchaient
le sol. Elles examinèrent attentivement les murs et découvrirent les
restes de ces dessins anonymes, sans pouvoir les identifier. Des textes
les illustraient : « Si vos assiettes ne sont pas trop garnies, puissent
nos dessins vous calmer ! » ou bien : « Aidez-moi, faites la chaîne en
me tendant la main. »
Très émues, silencieuses, elles se dirigèrent vers la tuilerie où, dans
un bruit d’enfer que faisaient les déchets des tuiles cassées ou
malformées, déversées dans la cour par un énorme entonnoir, les
assourdissait. Elles marchaient dans la pénombre, enjambant des câbles,
sur un sol couvert de poudre rose qui leur collait aux pieds, sous le
rire narquois des ouvriers étonnés de voir deux bonnes femmes se
baladant dans un tel endroit, et ils disaient dans leur jargon: »Mais
d’où qui viennent ceux là. » De grosses poutres soutenaient les toits
très bas et c’est alors que la femme de AR. s’exclama, c’est bien là !
Elle venait de reconnaître ces constructions entrelacées qu’elle
avait observées sur des pastels de son mari, des années quarante. AR. ne
lui avait jamais raconté qu’il dessinait dans le camp des Milles.
Elle savait, par reconstruction, au cours de ses recherches ,
qu’en Suisse, interné au Camp de Magliaso, il avait travaillé pour le
chef du camp, faisant le portrait de sa famille, des aquarelles du lac,
des décorations dans sa maison personnelle, pour « le gîte et le couvert »…,
mais aux Milles, elle ne savait pas vraiment et c’est toujours, par L.F. :
qui décrit dans son livre « Der Teufel in Frankreich » que deux
peintres , AR. et Max Ernst, quittaient le camp avec leur dessins sous
le bras., qu’elle en fut assurée. Alors, son cœur se mit à battre, la
sueur coulait dans son dos, l’air était irrespirable, la chaleur
étouffante. Un arabe assis sur des gravats, mangeait tranquillement son
casse-croûte en écoutant les airs à la mode fusant de son transistor, le
regard perdu : Elle arrive «aux catacombes» dont ont tant parlé les
rescapés. Un long couloir avec des ouvertures rondes, plus basses qu’une
hauteur d’homme, renforcées par des planches, donnait sur les fours où
séchaient les tuiles. C’étaient les places chères, les places
privilégiées parce que protégées des courants d’air. Au camp tout se
monnayait, le marché noir y fleurissait. Elle revoyait dans ses
souvenirs les paillasses, la promiscuité dont parlait R, les drames
aussi. Un soir, son voisin Hasenclever, lui demanda un peu de café de sa
bouteille Thermos pour avaler ses cachets, le lendemain il le trouva
mort sur « sa paillasse ». Il s’était suicidé,
Elles sortirent dans la grande cour de l’usine où se faisait l’appel,
l’horloge était toujours là, sur le fronton, celle ou L :F : avait noté
dans son carnet : « Die Uhr auf dem Hauptgebäude der Ziegelei zeigte
funf Uhr zwei. Ich notiere innerlich, das also die erste Minute nach
fùnf am 21 Mai, die letzte minute gewesen war, die ich in Frankreich in
Freiheit verbracht hatte. » Elles marchaient sur les rails des trains
qui, autrefois transportaient les tuiles à leur destinataire et c’est
aussi ces mêmes trains qui emmenèrent les détenus vers Paris d’où ils
étaient rassemblés à Drancy, centre de triage, avant d’être expédiés
directement à
Le banquet des nations,
oeuvre collective, 1941
Peintures murales les Milles
Auschwitz,
comme ce fut le cas d’ Ernst Mayer, le fils d’Ilse Salberg: Elles se
promenèrent sur cet immense chantier, entre les chargements de tuiles
roses prêtes à partir, emballées dans des enveloppes plastiques, ornées
d´un « poster très invitation au voyage » sur lequel se découpait, sous
un ciel toujours bleu, un village provençal aux toits roses, le rose des
tuiles des Tuileries de Marseille, TM, les tuiles du Camp des milles. En
retrouvant la route sous un soleil radieux, elle se remémorait un texte
de Lion Feuchtwanger: „Am nächsten Tag dann fuhren wir ins Lager, in
einem Taxi, wir waren unser vier, die morgen nach Les Milles abzugehen
hatten, jener Maler R, mein Nachbar, dann sein Sohn (Ernst Meyer), der
gerade siebzehn geworden war und also auch daran glauben müßte, dann ich,
schließlich der Schriftsteller K., ein Deutscher, der in Spanien auf
Seiten der Republik gefochten hatte.“
[1] K. s’appelait Kantorowicz
ou Kantor, ami des R. chez qui il avait habité à Sanary en 1939, avec sa
femme. Quand ce quatuor se présenta au camp, le gendarme qui les
accueillit était ivre et prenait Feuchtwanger qui avait alors 55 ans
pour le fils de R. qui en avait 48 à l’époque.
Il y a
toujours un peu de Clochemerle en France.