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Sanary-sur-mer « Le Patio »
AR parlait rarement de son passé et si oui, avec beaucoup de sobriété. Et pourtant, combien de fois ne ma-t-il pas dessiné, sur une nappe en papier, dans un bistro, cette drôle de baraque bâtie autour d´une terrasse au milieu de laquelle poussait un arbre. Elle s’était imprimée dans ma mémoire. La Cride était située à Sanary, petite bourgade de pêcheurs, à proximité de Toulon et de Marseille, à l´époque inconnue du grand public. Nous étions en 1937 et je crois que cette maison de week-end fut le départ des constructions futures et le refuge des émigrés intellectuels allemands. Les plus illustres étaient les Feuchtwanger qui habitèrent la Villa Valmer, voisine des Räderscheidt. Là se retrouvèrent Thomas Mann, Walter Benjamin, Ludwig Marcuse, Franz Werfel, premier traducteur de Marcel Proust, Hasenclever, Franz Hessel, dont un épisode de la vie a été le sujet du livre de Henri-Pierre Roche, qui plus tard servit de scénario à François Truffaut pour son film, le célèbre Jules et Jim. Le fils de Hessel joue le rôle du jeune allemand, probablement le propre rôle de son père. La présence de tous ces écrivains réfugiés, a fait de Sanary, pour un temps, la capitale de la littérature allemande, comme le disait ironiquement ou cyniquement l’un d’eux. En 1963, à un retour de vacances dans le midi, AR. voulait montrer son ancienne demeure de Sanary à ses fils, au grand étonnement de tous. Lui qui occultait rigoureusement son passé qu’allait-il chercher là-bas. Peut-être qu’il ne reconnaissait plus rien, il semblait perdu. Toute cette population multicolore en fête, qui grouillait autour de lui, qui souillait ses souvenirs, qui gommait son passé, il n´y avait plus sa place. Après une courte promenade sur le port, il se dirigea vers son ancien bistro, devenu un très chic. Il avait gardé son nom de légende: «le Bar de la Marine», le Bar des snobs, me dira plus tard un vieux pêcheur. AR. a commandé son Pastis et l´a bu sans commentaire. Il était très nerveux, silencieux. Que d´images ont-elles pu défiler dans ces yeux. Nous ne le saurons jamais, il fit quelques tours dans Sanary mais ne retrouva même pas sa rue, tant de constructions s'étaient montées entre temps. Il abandonna très vite, heureux d’en finir je crois. Je ne savais pas, à cette époque, quelle tragédie se cachait derrière ce nom de soleil. AR. ne racontait que le bonheur, le marché où chaque matin ils allaient faire les courses, le plongeoir de Portissol, sa plage, puis les pique-niques en bord de mer, et les poissons, et la bouillabaisse, et le pastis avec l´accent du Midi. Il y a une série de tableaux, datant de ces époques qui illustre parfaitement toutes ces scènes, avec ce ciel toujours bleu et sa lumière irradiée. C’est ainsi que vivent les classes privilégiées, m’étais-je dit. J´étais jeune, je ne pensais qu´a moi, à ma jeunesse perdue dans la guerre d´un Paris prisonnier. En voyant la seule photo d’Ernst, le fils d’Ilse Salberg dans une barque en mer, avec un copain tous deux bronzés, resplendissants de jeunesse, ils venaient d’avoir 17 ans et passaient leur dernières vacances à Sanary-sur-Mer, ils débordaient de vie. Qu’ils soient partis deux fois de Sanary pour se faire interner au Camp des Milles, à trois kilomètres d´Aix-en-Provence, qu´ils se soit échappés du « train fantôme » avec Davringhausen et Max Ernst et soient retournés à Sanary où les attendaient Lore Davring, Ilse Salberg et sa fille Brigitte, elles-mêmes juste sorties du Camp de Gurs dans les Pyrénées, tous ces drames étaient à cette époque encore abstraits pour moi. Ce n’est que bien après sa mort, quand j´ai entrepris les recherches sur son passé, que, morceau par orceau, je suis arrivée, bien maladroitement, à reconstituer une partie de ces sombres années. J´avais si peu d´éléments ! Il faut dire qu´il ne m´avait pas facitité la tâche.
SANARY-SUR -MER Vacances Haut de Cagnes 1960
C´est en Juillet 1960, que, pour la première fois, nous avions loué une villa au Haut de Cagnes, par l´intermédiaire du peintre Davringhausen qui vivait là , avec sa femme Lore, depuis la fin de la guerre qu´ils avaient passée, cachés dans un petit trou d´Auvergne, après s´être évadés, lui du Camp des Milles, elle du camp de Gurs. Il travaillait des journées entières dans son bel atelier, réalisant des peintures qui n´avaient aucun succès et Lore rêvait dans sa minuscule maisonnette ouverte sur une terrasse enfouie sous les lauriers-roses, à l´ombre des figuiers, envahie par les senteurs de Provence. Dans l´échancrure des rameaux d´olivier on entrevoyait l´atelier de Renoir. Ce fut pour nous et les enfants, les plus belles vacances. Seuls Vincent et Pascal nous accompagnaient. Fabien avait commencé son volontariat au WDR et Etienne était chez sa grand-mère. Un après-midi, nous prenions l´apéritif à la Colombe d´or, avec Lore et Davring, c´était à Saint Paul de Vence sur la terrasse qui domine la plaine et se jette dans la mer à l´horizon. Le moment était unique, le bonheur nous enveloppait, le chant des cigales aussi, derrière nous, les autochtones jouant à la pétanque, jurant en tirant leurs boules pour butter celle du copain, se prenant très au sérieux, nous charmaient. Peut-être l´idée qu´Yves Montant et Simone Signoret allaient apparaître, que Picasso et Françoise Gilot viendraient à leur tour prendre un verre, ne nous semblait pas impossible. Ce sont des heures de la vie gravées au crayon rouge, indélébiles. C´est dans cette semi béatitude que Davring rompit le silence. Il commença à raconter des histoires, des souvenirs des années 1928, date à laquelle il rencontra Räderscheidt à Cologne alors qu´ils étaient des peintres célèbres, tous deux maîtres de la « Neue Sachlichkeit », que leurs tableaux étaient déjà dans les Musées, que les critiques d´art les encensaient, qu’ils faisaient la loi. A ce jour, ils n’étaient plus que l´ombre de leur passé. Davring vivait de la rente que son beau-frère, banquier à Londres, voulait bien lui verser, et Räderscheidt vivait des paysages, des portraits et des natures mortes, seule forme d’art qu’acceptait ou comprenait sa nouvelle clientèle. Ils parlaient de leur séjour au camp des Milles, du train fantôme qui s´arrêtait sans cesse, ce qui leur avait permis de s´échapper. Ils racontaient ça comme des grosses blagues de soldat, pour démystifier ce passé qui les poursuivait sourdement. J´entends encore leurs rires, je les revois, ces grands seigneurs d´un autre temps, toujours aussi élégants, aussi fascinants, des enchanteurs désenchantés, se foutant des fonctionnaires allemands, nouveaux dictateurs de l´art, tous Professeurs de quelque chose, petits copistes rémunérés, tous assurés jusqu´à la mort. Ces futurs retraités écrivaient des livres sur l’art, organisaient des expositions dont ils étaient exclus, leur peinture actuelle n´étant plus à la mode. Ils ne savaient pas encore que leurs tableaux des années 20, rarissimes aujourd’hui, vaudraient des fortunes, qu´importe, ils ne le sauront jamais, ils sont morts tous les deux la même année, en 1970, l´un à Cagnes et l´autre à Cologne. Ce n´est qu´en 1967, qu´un galeriste italien, Emilio Bertonati, commença à s´intéresser à eux, à les découvrir. C´était déjà trop tard. Bertonati s’est suicidé à Munich. Il avait peut-être trouvé trop de secrets. Son héritage (ses tableaux) a été partagé en trois parties selon les rumeurs, et encore selon les rumeurs elles seraient tombées dans les mains de célèbres marchands d’art. Mais ce sont des « on dit » car, lorsqu’il s’agit de « Neue Sachlichkeit » c’est toujours un nouveau roman qui s’annonce.
Sanary –Départ vers l’exil.
Anton Räderscheidt quitta Cologne et sa famille en 1935. Il partit pour Berlin avec sa nouvelle compagne, Ilse Salberg, Ils s’y installèrent le temps d’obtenir de faux passeports. Ilse Salberg étant juive, sa vie en Allemagne était en danger. AR., de son côté, ne pouvait plus travailler librement, sa peinture, considérée comme décadente par les fonctionnaires allemands nazis, était interdite. Le mouvement artistique auquel il appartenait « La Nouvelle Objectivité » (Die Neue Sachlichkeit) était discriminé, ses tableaux achetés par les Musées à l´ époque, ont disparus. Il était devenu un peintre dégénéré. (Entarte Künstler). Avec les faux papiers en poche, ils gagnèrent la Suisse, puis l’Angleterre, où le fils d’Ilse S. était en pension. Une fois à Londres, AR. en profita pour rendre visite à Peggy Guggenheim qui, à l’époque y tenait une Galerie. Elle le trouva «very sexy», admira ses beaux yeux verts mais lui fit comprendre que la présence d’Ilse S. la dérangeait et ne regarda même pas les photos de ses tableaux. Le narrateur n´assistait pas à la scène ! Ils retournèrent s’installer définitivement à Paris. Ils furent accueillis à bras ouverts par le gouvernement français en tant que réfugiés politiques avec droit de séjour et la protection de la France. L’avenir a montré qu’il en a été tout autrement. Ils se fixèrent dans la Villa Brune. Ilse S. se spécialisa dans la micro-photo et AR. se remit difficilement à la peinture. Il écrira plus tard dans ses carnets, « qu’il ne suffit pas de poser un chevalet dans l’atelier pour peindre, dans un pays où tout est étranger, la langue, la culture, l’atmosphère ». Il abandonna totalement la Nouvelle Objectivité et se lança dans un tout autre style. Ilse S. était fortunée, ils menèrent à Paris une vie discrète mais aisée. Pour la première fois AR. n’avait plus besoin de « faire de l’argent » comme il aimait si bien dire. Ils fréquentèrent les restaurants à la mode et AR. se découvrit une passion pour la grande cuisine, qui ne le quitta plus. En 1937, ils se mirent à la recherche d’une maison hors Paris. Ils firent le tour de la France en partant de la Normandie puis la Bretagne, trop pluvieuse, l’eau froide. Il y a marqué son passage par une très belle gouache où l´on voit couler la pluie sur les barques. Ce petit port breton a été retrouvé à Düsseldorf dans une Galerie et a rejoint la Collection personnelle.
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